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 Anniversaire du Ghazzi Larkab : Préserver le flambeau/ Par Mohamed Yehdih O. Breideleil

hazzi Larkab, c’était le nom populaire donné aux délégations venues au congrès des populations du Grand Sahara de l’Ouest convoqué par Cheikh Malaïnine à Smara. Le Cheikh a ouvert ce rassemblement le 20 mars 1906.

 

L’objet unique était d’étudier ensemble la meilleure manière de coordonner, de poursuivre et d’impulser la résistance à la colonisation française sur toute l’étendue du Grand Sahara de l’Ouest. L’appel de Cheikh Malaïnine avait fait affluer plusieurs centaines de participants. Le séjour de ces délégations à Smara avait duré 37 jours.

 

L’année suivante, Cheikh Malaïnine convoqua une deuxième session de ce congrès général à Smara, le 28 juin 1907. Il y avait là : L’émir du Hodh, Ely O. M’haimid ; l’émir des Idouaich Ethmane O. Bakar, Ahmedou O. Sid’Ely, émir des Brakna, les frères Ahmed O. Deid et Sidi O. Sidi de la famille émirale du Trarza, le jeune émir de l’Adrar Sid’Ahmed O. Ahmed O. Aidda.

 

Les chefs des grandes tribus guerrières se comptaient par dizaines. Il y avait, entre autres, Sid’Ahmed O. Haiba, chef des Oulad Ely ben Abdalla du Gorgol, Mokhtar O. Ahmed des chratitt, El Kori O. M’Barek, Ahmed Salem O. Mokhtar-Mou et Ely Salem des Oulad Damane, Sid’Ahmed O. Mogueya et une forte délégation des Oulad Ghailane, plusieurs chefs des Ideichelli dans leur diversité, Mohamed O. Ely, chef des Oulad Lab, Sneiba O. Boubacar chef des Oulad Ahmed, etc. etc.

 

Mais on doit se détromper. Il n’y avait pas seulement que des guerriers. Les hommes des livres avaient accouru par centaines. A titre d’exemple : Cheikh Ahmed O. Cheikh Mehdi des Tenwajiw, Cheikh Sidel Mokhtar O. Cheikh Ghadi, des Ideidba, Abderrahmane O. Mouttali, des Tendgha, Cheikh Sidya O. Cheikh Ahmedou O. Sleymane et Sidya O. Qotob, des Oulad Deymane, Md El Mokhtar O. Hamed et la délégation des Kounta, Md Mahmoud O. Sidel Mokhtar, chef des Ahel Sidi Mahmoud.

 

Les frères Mayaba et les frères Beidaoui, des Tajakant, le Cheikh Ghazouani, Md El Mokhtar O. Zeidane, Md O. Taleb O. Khalil des Ideiboussat, Sidia O. Sidi Baba et la délégation des Smacide, Abd Daim des Tagat, Md O. Abdel Aziz, des Ahel Barikalla, Dadda et Abderrahmane O. Abdel Wedoud, des Ahel Haj. Md Beibba O. Abderrahmane, des Messouma, Md Ahid O. Maham, des Terkoz, Mahfoud O. Boudah, des Idogjmolla, Taleb Amar O. Mekiyne des Lemtouna, Mohamedou O. Fally et Ahmedou O. Mekeni, des Idab Lehcen, les représentants des chérifs de Tichitt, de Oualata et de Néma, la délégation des Idawali conduite par Md Ahid O. Haj Brahim, les délégations des Ahel Atfagha Khattat et des Medlech.

 

Les LaghLal et les gens du Sahel (Rgueibatt, Oulad Dleim, Oulad Bousba, Aroussiyine, Oulad Tidrarine, Tekna) sont difficiles à citer étant donné leur nombre. IL n’y avait pas pratiquement de fraction quel que fut son nombre qui n’ait été représentée, à coté de leurs grandes figures du moment.

 

C’est peine perdue que de chercher à citer 1400 personnalités.

 

Des tribus dont on n’eût pas soupçonné qu’elles pussent soutenir un mouvement armé quel qu’il fut, s’enthousiasmèrent pour la résistance armée et leurs poèmes enflammés en font foi. Mieux, elles portèrent les armes avec bravoure.

 

L’un des exemples les plus notoires est celui de la bataille livrée par les Ahel Mouttali contre la colonne Gouraud, à Yaghref, où ils s ‘étaient refugiés hors de leurs terres natales de Nouakchott, à 100 km au Nord d’Akjoujt.

 

Un fameux précédent

 

Ces congrès de Smara furent les premiers et les derniers que tinrent les représentants de tout le Grand Sahara de l’Ouest. De surcroit, ils ne se limitaient pas aux seuls Maures. Les Touareg de l’Azawad y furent représentés par une délégation de 200 personnalités.

 

Si Abidine O. Cheikh Sidel Mokhtar Al Kounti qui consacra sa vie à la résistance, ne fut pas présent c’est qu’il était trop accaparé à défendre son Azawad natal.

 

Il y eut, certes, dans l’histoire, un précédent fameux, celui des Almoravide, mais le mouvement Almoravide fut un mouvement idéologique -dans le sens large du terme- de conscientisation et d’éducation, au départ, avec son ribat, qui, par la suite a dérivé , en snobant ses idéologues instruits, pour devenir un mouvement classique de conquête politique et de fondation d’un empire.

 

Il reste à prouver que le grand bâtisseur de l’Empire Almoravide Youssef ben Tachfine Al- Lemtouni est plus instruit que le premier précurseur, Yahya ben Brahim Al Goudali, auquel les gens de Médine, lors de son pèlerinage n’avaient pas caché qu’il avait de sérieuses lacunes en matière de religion et qu’il serait avisé, étant donné son rang, de chercher en priorité un instituteur pour son peuple, si, comme il le soutient lui-même il est l’un des plus, ou le plus, versé en matière de savoir religieux.

 

La Résistance est un mouvement général de nature patriotique dans une société dont on peut dire qu’elle est cultivée, voire savante, pour son époque. Les femmes poètes étaient nombreuses, ainsi que les maitresses de Mahadras.

 

Les bergères pouvaient soutenir un développement théologique honorable. Le berger de chameaux illettré, Boueikhiri, était l’un des poètes les plus inspirés du 19 ème siècle.

 

Le sabre qui avait régné en maitre pendant des siècles a cessé d’être prédominant. Cette lutte entre la plume et le sabre s ‘est estompée depuis la guerre de Charr Boubba. Mais pas de la manière qu’on croit. C’est la plume qui fut victorieuse. Certaines victoires tactiques peuvent se muer en défaites stratégiques et ce sont les pire. Les vaincus de Tenyefzaz furent stratégiquement victorieux.

 

Les valeurs guerrières semblent, au cours des siècles subséquents, avoir perdu de leur lustre. N’en concluons pas, sur une équivoque, que l’usage de la force a disparu. Il s’agit des valeurs dans la société : de la place réciproque ou de la hiérarchie du savoir et des armes.

 

De nombreuses fractions, presque partout, ont déposé les armes sans y être contraintes par un ultimatum. En revanche presque aucune tribu n’a porté les armes de nouveau, sauf, par intermittence, sous la dictée de la nécessité, lorsqu’elle se sent menacée.

 

Seules, une ou deux tribus se sont délestées de leurs livres pour embrasser le métier des armes.

 

Au 19ème siècle, l’expérience de Cheikh Sidya a prouvé que le savoir a pris le pas sur le reste. Qu’il ait réuni à son siège de Tendoja, quatre émirs -déjà pour faire face à la menace française venant du Sud- souligne amplement que l‘exercice du pouvoir ne se mesure plus uniquement à l’épure de la force armée mais nécessite le souffle d’une réflexion contradictoire et historique.

 

La place prise par Cheikh Malaïnine, à l’orée du 20ème siècle, dans les esprits et sur les langues des gens, a scellé de manière irréfutable la prépondérance de l’esprit sur le sabre.

 

Dès les premières tentatives d’infiltration coloniales, Cheikh Malaïnine s’est levé pour ne plus vivre que pour la défense et la préservation de son territoire de toute souillure étrangère. Le danger de la colonisation rampante n’échappait pas un homme instruit, connaissant l’histoire et suivant l’évolution de toute l’aire arabe. Il savait que le colonialisme était présent en Algérie et en Tunisie.

 

De retour de son pèlerinage à la Mecque en 1858, il séjourna en Egypte, près de six mois, particulièrement à Alexandrie. Il eut plusieurs contacts avec des personnalités du milieu culturel et social en vue et eut des discussions enrichissantes. Mais il passa le plus clair de son temps, à Alexandrie, dans les bibliothèques.

 

On sait la facilité exceptionnelle, le don prodigieux de lecture qu’il avait. Rendant visite à son arrivée dans le Tiris, au grand maitre de Mahadra Mohamed O. Md Salem, qui avait déjà plus de quatre-vingt dix ans, il avait lu en trois jours les 21 livres volumineux du maitre. Qui l’eût cru ? C’est seulement après son départ qu’on constata qu’il n’y a pas une seule page qu’il n’ait annotée avec son crayon.

 

La victoire ou le martyre

 

Averti du danger et des menaces qui pesaient sur la région, il ordonna dès 1881 qu’on détruisît le centre érigé par les Anglais à Tarfaya (Cap Juby) et en 1885 celui des espagnols à Dakhla.

 

Toute faiblesse et tout goût immodéré de commerce et d’échanges avec les Européens finira par une domination. Les pires des Européens, à ces yeux, étaient les français dont l’infiltration venait de partout. Cheikh Malaïnine faisait face au danger dans les conditions les moins optimales.

 

Au Nord, il s’appuyait sur le makhzen marocain. Autant dire sur une poutre rouillée. Mais il n’avait pas le choix. C’est tout ce qui restait. Il ne se lassait pas d’encourager les sultans successifs, de doper leur moral chancelant, rien n’y fit. Le sultanat est vermoulu. Entré très jeune en contact avec eux, à 28 ans, il a connu sur le trône Moulaye Abderrahmane ben Hicham, Mohamed IV, Hassan 1er, Moulaye Abdel Aziz, Moulaye Hafidh.

 

Reconnaissant tous ses qualités exceptionnelles et le traitant avec déférence et respect comme un chef qui leur est supérieur, il ne put jamais obtenir d’eux qu’ils se jettent dans la résistance ou qu’ils lui apportent le soutien nécessaire à la mission suprême qu’il s’était fixée. Aucun d’eux n’a fait le choix ultime qu’il avait lui-même tranché le premier jour : ou la Victoire ou le martyre.

 

Seul le pieux Moulaye Abderrahmane, dans le temps, en 1844, avait affronté les troupes coloniales françaises en tentant de porter secours à l’Emir Abdel Kader. La troupe marocaine était commandée par le prince héritier Sidi Mohamed, le futur Mohamed IV.

 

L’armée marocaine était mal organisée et mal équipée. Elle fit face dans ces conditions à l’armée française commandée par le général Bugeaud qui emporta une victoire décisive. Ce fut le désastre de la bataille de l’Isly, qui marqua définitivement la sortie du Maroc de la cour des grands du pourtour Méditerranéen et le déclassement du sultanat, rétrogradé parmi les Etats subalternes candidats à la colonisation.

 

Si Cheikh Malaïnine avait des inquiétudes au Nord, au Sud, c’est-à-dire l’essentiel, il vivait un drame. Dès l’aurore du 20ème siècle, la machine infernale s’était mise en branle, et encore de la manière la plus défavorable qu’on pût imaginer pour le pays.

 

L’émirat du Trarza était désorganisé par l’interventionnisme de Saint-Louis. Depuis la mort de Mohamed El Habib, les luttes intestines entre les nombreux prétendants avaient fourni à la puissance coloniale un théâtre idéal de dissensions et de rivalités où elle était en dernier ressort maitresse du jeu, tirant les ficelles, suscitant la haine et encourageant, s’il le faut par des subsides, une vendetta meurtrière.

 

Les finances des Emirs provenaient principalement des droits sur le commerce de la gomme que payait la puissance coloniale installée à Saint-Louis. Un émir auquel on refuse ces droits- les fameuses « coutumes »- n’avait plus le moyen de maintenir son pouvoir et son autorité, un peu comme les Palestiniens auxquels on refuse les impôts indirects que perçoit pour leur compte Israël mais que rien n’oblige à verser.

 

Ce devait bien être la tactique suivie, tour à tour, avec Amar Salem et Sidi O. Sidi. Lorsque les troupes coloniales avaient franchi le fleuve, il n’y avait plus d’autorité unique reconnue pour entreprendre une résistance organisée.

 

Face à l’ennemi, il n’y avait plus, pratiquement, que des initiatives à caractère tribal. Les Oulad Ahmed ben Damane n’agissaient plus qu’avec leur aura guerrière séculaire mais moins la couverture émirale formelle.

 

Les Oulad Damane agirent à part dans des combats, certes héroïques, mais qui manquèrent de ce cadre collectif d’envergure. Le reste fut à l’avenant : Euleb, Oulad Boualiya, R’hahla et tant d’autres.

 

Tout avait manqué sauf, cependant, le courage et la détermination, mais pour que ceux-ci pussent être concluants et déterminants, ils avaient besoin de moyens, de regroupements et de cohérence hiérarchique dans la tranchée. Dès lors on ne pouvait plus s’attendre qu’au noble stoïcisme et à l’abnégation dépouillée.

 

Les Trarza n’avaient plus à mettre en avant que leur rigoureuse morale chevaleresque et leur grandeur d’âme face aux mitrailleuses et aux canons, en un mot à la mort. La situation des Trarza était presque unique à cause du voisinage étouffant de la colonie française, de ses actions psychologiques et secrètes déstabilisatrices depuis 30 ans et de la proximité de ses avant-postes militaires.

 

Contexte désespéré

 

La situation des Brakna était presque analogue, moins peut-être le pullulement des prétendants à l’Emirat, depuis l’avènement de Sid’Ely II. De toute façon quand un grand barrage cède, il faut craindre pour tous les barrages de l’aval. Or, le barrage des Trarza et des Brakna céda dès 1903.

 

Les Idouaich étaient toujours gouvernés par le redoutable Bakar O. Soueid’Ahmed qui joignait la valeur guerrière à une générosité de légende. Mais c’est un monument du siècle précédent dont on se demandait dans les campements, partout dans le grand Sahara de l’Ouest, au cours des veillées nocturnes autour du feu, s’il avait plus de 90 ans seulement ou s’il est vrai qu’il avait plus de 100 ans. C’est cet homme, de cet âge et de cette notoriété qui allait être assassiné traitreusement, en 1905, par les hommes du « pacificateur » Coppolani.

 

L’Adrar était théoriquement entre les mains de l’Infant Sid’Ahmed O. Ahmed O. Aidda qui n’avait pas encore atteint la majorité des hommes de son époque (15 ans) et dont on ne savait rien et pour cause, il ne s’était pas encore révélé.

 

Cela ne tardera pas et de la manière la plus éclatante, mais en 1900 – 1905, on en était réduit aux supputations. On savait seulement que pour son éducation il avait été placé à la maison de Cheikh Malaïnine, qu’il dormait entre les fils du vénérable cheikh et recevait la même éducation qu’eux. On suppose qu’on ne lui inculque pas de défaitisme.

 

C’est dans ce contexte désespéré, dans ces durs moments, que Cheikh Malaïnine a pris la stature et la place qu’il ne devait plus quitter pour ses contemporains et pour la postérité.

 

Il n’était pas facile de se gouverner au milieu de temps d’incertitudes. C’est précisément dans ce moment qu’il déploya toute la grâce et toute la hauteur qui caractérisent l’homme d’un rang et d’une éducation distingués. Rien dans les menaces et dans les pertes n’a détrempé le caractère de cet homme de 75 ans, confiant dans la justesse de sa cause et nourri de la conviction qu’une souveraineté ne peut s‘aliéner.

 

C’est cette assurance qui subjugua les hommes. Avoir le pouvoir de déplacer jusqu’à lui, à dos de chameaux ou à pieds, sur des milliers de kilomètres de vieux émirs habitués à donner des ordres péremptoires, des cheikhs dont les relations aux autres commencent par un baiser de leur main, des érudits assoupis par la réflexion et méfiants par nature face aux engouements et aux rassemblements, ce pouvoir, seul Cheikh Malaïnine l’a eu dans le Grand Sahara de l’Ouest.

 

C’est par sa sincérité, sa détermination et son courage qu’il s’est imposé comme le chef incontesté de cet assemble, étendant son autorité de Dakhla à Tombouctou et de Saint-Louis à Gleimim. Aucun homme, depuis 1062, c’est-à-dire depuis Youssef ben Tachfin, n’a eu son aura et son autorité sur ces vastes étendues arides.

 

Personne ne s’étonnera que les Français lui décernèrent sincèrement ce panégyrique : « Notre ennemi acharné du Nord, Ma El Ainin »… « notre plus dangereux adversaire en Mauritanie »… « qui de sa zaouia de la Saguia El Hamra organise la résistance contre nous »…

 

Dans la vie ordinaire, il y a des choses gratuites et le Cheikh savait aller au devant de ce charme à nul autre comparable, celui d’obliger. Mais dans l’histoire, il n’y a rien de gratuit. Cheikh Malaïnine a simplement mérité d’escalader les murailles escarpées du temple impérissable de la dignité.

 

Ce patrimoine moral, ce legs immatériel de la glorieuse Résistance qu’a laissé cheikh Malaïnine et les martyrs qui l’ont précédé, accompagné et suivi et tous les résistants qui se sont maintenant tous éteints est l’une des rares raisons de fierté qu’ont les générations actuelles et futures.

 

Les constructions matérielles finissent par périr. Même le Sphinx a déjà perdu un morceau. Quel est l’état actuel de la Kalah de Ninive attribuée à Nemrod, aux temps protohistoriques ? Il y a 40 ans, il était déplorable. Qu’en ont laissé les bombardements occidentaux ?

 

Il n’y a rien de comparable à la gloire, parce qu’elle ne s’édifie pas avec des briques, des pierres et du fer.

 

Le siège de la gloire est dans les cœurs et les esprits des hommes. Elle est indestructible. Seul l’oubli de soi-même, avant l’oubli tout court, la détruit. Un siècle de domination et de silence imposé continue à menacer la place de la Résistance.

 

La tâche des hommes d’aujourd’hui qui en sont les héritiers et les bénéficiaires est de préserver ce flambeau qui nous éclaire quand tout est sombre.

 

  1. Y. B.

Source : Le calame

 

 

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