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Bouamatou: les restes de la Françafric agonisent.

4,680,000 d’Euros c’est le “don” que l’homme d’affaires mauritanien Mohamed Ould Bouamatou a fait à deux lycées français depuis 2011.
L’un à Nouakchott (lycée Theodore Monod) et l’autre à Marrakech (lycée Victor Hugo).
Ces “dons” surprises n’ont pas semble-t-il été sollicités par les autorités françaises du ministère  des Affaires Étrangères ni celui de l’Education Nationale, ni même par l’Agence pour l’Enseignement du Français à l’Etranger(AEFA) qui dispose logiquement de ses propres budgets pour les extensions et autres travaux des institutions éducatives dont elle a la tutelle.

Cependant, le Conseil d’Administration du lycée Théodore Monod à Nouakchott s’est empressé d’accepter un don de 2.680.000 Euros de la « Fondation Bouamatou » lors de sa réunion du 11 mai 2011.
Pourquoi donc le choix de ce lycée français et par ce « bienfaiteur » en particulier?
Quand on sait que les coûts de gestion de la fondation ophtalmologique dont Ould Bouamatou se gargarise seraient inférieurs à 500,000 Euros par an, il y a de quoi se poser de sérieuses questions sur cette soudaine ‘’générosité’’ qui représente plus de 6 années de fonctionnement (10 ans si l’on y ajoute le don qui aurait été fait au lycée français de Marrakech) de la fondation Bouamatou elle-même.
Bien entendu personne n’est dupe. Nombreux sont les français et les mauritaniens qui trouvent inconcevable et même immoral que la France accepte de pareils dons de la part d’un homme d’affaires d’un pays pauvre, fut-il honnête, à plus forte raison d’un individu au parcours trouble et qui a eu de nombreux démêlés avec la justice pour délits de fraudes fiscales concernant ses diverses sociétés et qui de plus, se trouve être actuellement recherché par la justice. Cette fois-ci, ce n’est pas d’évasion fiscale qu’il s’agit mais pour des faits bien plus graves, tels que: corruption active de journalistes, achat de votes de parlementaires, financement à partir de l’étranger de troubles publiques visant à rompre la paix sociale par des activités de désordre dans les zones urbaines et industrielles (grève surprise des taxis à Nouakchott et corruption de syndicalistes) avec pour objectif de déstabiliser son pays.

Avec quel genre de “mécène” la France traite-elle donc?

Ou bien sont-ce là les vestiges des pratiques néocoloniales de  la Françafric de Foccart, Joyandet, Guéant, et autre Ziad Takieddine que Nicolas Sarkozy a perpétué et dont les présidents Hollande et Macron n’arrivent pas à se débarrasser malgré les casseroles qu’ils traînent et la multitude de  scandales aux conséquences catastrophiques sur la zone du Sahel depuis l’effondrement de la Libye et les crises humanitaires et sécuritaires des migrants qui s’en suivirent.
Il est immoral que la France, pays de la démocratie et des droits de l’homme accepte que ses écoles soient financées par l’argent mal-acquis d’hommes d’affaires véreux aux ambitions politiques illégitimes à peine voilées .
A plus forte raison quand cet argent provient d’origines douteuses dans un pays aussi pauvre que la Mauritanie (évasion fiscale et autres trafics).
Il est honteux pour Bouamatou de refuser de payer les impôts dûs à son pays comme pour les “donner” généreusement aux écoles de luxe d’un pays plus riche que le sien.
En Mauritanie, ces 2.680.000 Euros « offerts» par Bouamatou représentent plus d’un milliard d’Ouguiyas (1.128.280.000 très  précisément).
Ce n’est pas la construction d’une simple extension pour un lycée dont l’objectif principal selon l’AEFE est  “d’assurer, en faveur des enfants de  nationalité française résidant à l’étranger, les missions de service public relatives à l’éducation”, mais bien la construction de plusieurs écoles pour des enfants mauritaniens démunis dont plus de 30% sont assis à même le sol dans des classes vétustes depuis des années.
Si Bouamatou (l’ancien instituteur) voulait véritablement aider l’éducation, pourquoi n’a-t-il pas eu la décence de reconnaître que “charité bien ordonnée commence par soi-même”?
Comment ce personnage peut-il expliquer des dons pareils à un pays plus riche que le sien?

Quelle est donc la véritable motivation de ce geste?

Au moment où Claude Guéant et Robert Bourgi ont tous deux été condamnés par la justice française pour des affaires de corruption, de blanchiment d’argent et de trafic d’influence et au moment où  Mohamed Bouamatou est lui-même en fuite à l’étranger suite à un mandat d’arrêt international lancé contre lui par la justice de son pays, n’est-il pas légitime de se poser la question suivante:
S’agissait-il d’un faux don à un lycée français ou bien du prix d’un vrai passeport français pour un homme d’affaires qui préparait sa fuite?
Pour mieux comprendre les motivations des actes du personnage Bouamatou, il est nécessaire d’en connaître le contexte.
Allons donc à l’essentiel: nous sommes alors en 2011 à quelques mois de la fin du premier mandat du président français Nicolas Sarkozy. Les “affaires” de Bouamatou ne sont plus florissantes telles qu’elles l’étaient sous les régimes mauritaniens précédents. Sentant ses privilèges en danger depuis la chute du régime dictatorial de Ould Taya dont il était très proche et n’ayant obtenu ni faveurs ni promesses de la part des nouveaux maîtres de la Mauritanie, Bouamatou sort alors son chéquier et s’adresse au réseau françafrique représenté depuis la mort de Jacques Foccard par Robert Jaafar Mahmoud Bourgi (dit Robert Bourgi).
Le Libano-Franco-Sénégalais de confession chiite est connu comme étant  le courtier et porteur de valises des présidents africains tels que Bongo, Mobutu, Sassou-Nguesso, Abdou Diouf et Abdoulaye Wade.
Son “métier” est simple: corrompre dans l’ombre les décideurs français  afin d’obtenir pour le compte de ses riches clients africains ce qu’ils désirent. Bouamatou va se servir donc de cet “avocat-courtier” pour gagner de l’influence et des faveurs auprès des nouveaux maîtres de Nouakchott. Il cherche à se rendre indispensable au nouveau régime.
Pendant le temps que durera la présidence de Sarkozy(de 2007 à 2012), Bourgi va donc discrètement ouvrir les portes de l’Elysée à Bouamatou en l’introduisant auprès de l’influent Claude Guéant alors secrétaire général de la présidence française.
L’objectif dans un premier temps est pour Bouamatou, Bourgi et Guéant d’aider à faire accepter le coup d’état mauritanien de 2008 à l’étranger en promettant de juteux contrats d’affaires de gré à gré à des « partenaires » français bien connus en Afrique. Tout cela est prévu pour après l’election du Général Ould Abdelaziz en 2009 en tant que président civil.
A leur surprise, les français découvrent que Bouamatou n’a pas la même influence sur Abdelaziz que celle qu’il exerçait sur l’ex-President Ould Taya.
Aucun des proches de Abdelaziz n’est associé dans les affaires de Bouamatou.
De plus, dès les premiers mois Ould Abdelaziz s’avère déterminé et populaire.
Il n’a ni le profil d’Ely ould Mohamed Vall encore moins celui docile de Sidi ould Cheikh Abdallahi et la gestion “azizienne” du pays est radicalement différente du laisser-faire intéressé de Ould Taya.
Bouamatou avait, il est vrai, la vie facile dans la Mauritanie de Ould Taya puisqu’il avait carrément comme partenaire d’affaires Ahmed Taya (le propre frère du president déchu Taya) et régnait sur un empire d’affaires construit avec les faveurs de l’administration mauritanienne.
Du haut de son poste de Patron des Patrons, Bouamatou nommait ou corrompait presque tout le pays. Ministres, gouverneurs de la banque centrale, directeurs des impôts, directeurs de la sûreté et directeurs des douanes, parlementaires et journalistes, tous étaient ses obligés.
En somme, un vrai Silvio Berlusconi mauritanien auquel seul manquait le titre de premier ministre.
Né au Sénégal dans une famille modeste et nombreuse, le petit instituteur d’école publique, qui fut gérant d’une boulangerie et d’une fabrique de caramels était devenu par la ruse et la fourberie et en grande partie grâce à la faiblesse de l’état et de l’armée, l’un des hommes d’affaires les plus riches et influents du pays.
Et puisqu’il devait sa nouvelle fortune aux hautes sphères de l’état, son contrôle sur celles-ci devait se perpétuer coûte que coûte, sinon son trône de parrain allait fondre comme neige au soleil et Bouamatou risquait de se faire écraser par ses puissants concurrents dont la richesse traditionnelle était plus ancienne et moins fragile que la sienne.
Bouamatou retourna alors sa veste à maintes reprises, à une vitesse fulgurante et sans le moindre scrupule.
Adieu donc les frères Tayas, chassés de manière ingrate et vulgaire des affaires de Bouamatou (une association à 30% tout de même) dès le lendemain du coup d’état de 2005.
Bouamatou se mit alors à crier avec la foule « vive le CMJD! ».
Il travailla volontairement pour légitimer les militaires tombeurs de Ould Taya. Puis en 2007 ce fut « vive le président Sidi Ould Cheikh Abdallahi! », la marionnette du CMJD sorti ex-nihilo pour devenir le premier président élu « démocratiquement » au second tour avec l’aide indispensable des militaires.
Bouamatou trouva cette fois-ci plusieurs canaux dans l’entourage du nouveau président pour faire passer ses dessous de tables. Parmi ceux-ci la tristement célèbre fondation KB des initiales de l’épouse de Sidi ould Cheikh Abdallahi, la vorace Khattou Boukhary.
Puis en août 2008, le nouveau cri de ralliement ce fut: « Vive le HCE de Ould Abdelaziz. Je suis avec Mohamed Abdelaziz et ceux qui me connaissent votent pour lui!» il s’agissait bien sur du même Ould Cheikh Abdallahi  que le President Abdelaziz venait de renvoyer manu militari vers son village natal.
Mais, cette fois-ci le president Abdelaziz refusa d’exécuter les désidératas économiques de Ould Bouamatou venu récolter des faveurs indues, sous prétexte que celui-ci aurait contribué en partie au financement de sa campagne présidentielle de 2009.
Découvrant  qu’il ne pourra rien obtenir du tenace Abdelaziz, Bouamatou se fait donc octroyer en un temps records sous l’administration Sarkozy la nationalité et le passeport français et s’auto-exila  pendant des années au Maroc car ses « amis » et associés tunisiens avaient eux aussi perdu le pouvoir avec la chute de Ben Ali en 2011.
D’homme d’affaires puissant, Bouamatou devint un paria opposant amateur en exil sans idéologie ni parti politique, ni programme, ni militants et ni discours autre que son carnet de chèque.
Il se mit alors à financer l’opposition pré-existante qui l’accueillie d’abord avec scepticisme et dédain avant de finir par se laisser acheter. Bouamatou finançait donc sans discernement tout ce qui pouvait nuire au pouvoir mauritanien.
Presque tous défilèrent pour toucher leur solde; des barbouzes qui enlèvent et vendent les otages occidentaux, des fonctionnaires et magistrats mécontents de leurs carrières, des sénateurs de l’opposition et de la majorité présidentielle, des syndicalistes véreux, des journalistes vendus, des poètes quémandeurs, des blogueurs haineux et même des rappeurs analphabètes.
Et en Mauritanie, comme dans tous les pays pauvres, les gens dans le besoin sont légion. Son refuge de Marrakech devint une véritable cour des miracles qui voyait défiler toute sorte de personnages peu recommandables attirés par l’appât du gain facile.
Bouamatou aveuglé par l’arrogance des riches incultes qui pensent que l’argent peut tout acheter, essayera même, un temps d’acheter le poste de Consul général de France à Marrakech avant que la France ne confirme à ce poste Eric Gérard et non un anonyme mauritanien au parcours douteux.
C’est sans doute à cela que ressemblent les restes de la Françafric qui agonise.

El Khalifa Bembe

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